Malgré d'inévitables dérapages, ces propos restent les plus structurés parmi ceux produits par quelqu'un qui a souvent une analyse interessante mais que l'ego, une obsession sur Israel et de très mauvais calculs politiques éloignent des hommes de bonnes volonté.
Bernanos disait qu’on reconnaît une
civilisation au type d’homme qu’elle a formé. Quel type
d’homme une société comme la nôtre a-t-elle formé?
Alain Soral : Elle a formé l’employé de bureau salarié en pe -
tit costume cravate, à tendance homosexuelle, qui cherche
son plaisir (c’est le mot-clef), dominé par ses pulsions et qui,
en dernière instance, se prosterne devant les riches et les sionis
tes, car pour lui, ça représente tout ce qui le fascine parce
que ça lui est interdit: la domination éhontée.
Le bobo?
C’est la même chose. Le bobo, c’est quoi ? L’un
de ces salariés de la Nouvelle classe au service
du système libéral-libertaire : l’idéologie
du désir mise au service du Marché. Un jeune
arrogant aux cheveux longs, mais qui terminera
employé de bureau pulsionnel, dépressif,
un peu chauve et vaguement obèse. C’est
une affaire de temps, dix ans tout au plus.
Com me le loubard de banlieue qui s’identifie
à Scarface à quinze ans. Dix ans plus tard,
vous le retrouvez gardien de parking, cassé
par deux ou trois aller-retour en prison.
Ce qu’on aimerait comprendre, c’est comment a bien pu
se produire cette greffe du libéral et du libertaire ?
Le premier à avoir théorisé le libéralisme libertaire est Mi -
chel Clouscard, un marxiste dissident. Les libéraux-libertai -
res ont compris qu’il fallait mettre au service du Marché
l’idéologie du désir, celle dont les marcusiens avaient cru que
c’était une force révolutionnaire. Il y a donc eu un double travail
de destruction, d’une part à l’encontre du progressisme
authentique fondé sur la conscience du primat du travail, de
la production. D’autre part à l’encontre de la culture réactionnaire
qui assumait l’exploitation. Le propre de l’idéologie
libertaire, c’est d’escamoter le rôle du travail et le travailleur.
Couper le lien causal entre la production et la consommation,
qui fonde toute morale.
Ce qui a rendu possible ce monde-là, c’est le passage
d’un monde industriel à un monde postindustriel…
On en revient à l’extension du tertiaire et à la prolifération
des métiers qui ne sont plus directement productifs. Par sui -
te de la mondialisation et des délocalisations, on a aussi
moins vu d’ouvriers, de paysans sur le sol national… Cette
idéologie libérale libertaire a détruit le sérieux classique qui
entourait le travail, dans lequel j’inclus aussi le sérieux bourgeois
de l’entrepreneur, parce que derrière la violence sociale
de la bourgeoisie, on ne niait pas le travail, ni le travailleur,
on le tenait seulement en cage comme un animal dangereux.
C’est le grand bourgeois du XIXe siècle.
On dira ce qu’on voudra de lui, mais enfin…
C’était un entrepreneur, pas un spéculateur fi nancier, donc
aussi un travailleur – ce qui a été nié par le
« luttisme des classes » –, et cet autre travailleur
ne contestait pas l’existence du travailleur
prolétaire. Il voulait le dominer, le
con trôler de crainte qu’il ne renverse l’ordre
so cial. Le travail était alors au coeur du monde
bourgeois. Aujourd’hui, c’est tout l’inverse.
L’idéologie libérale-libertaire aidant, il y a eu
une double négation, celle de l’entrepreneur
créateur de richesses et d’emplois, marginalisé
au profit du parasitisme pur de la finance, et
cel le du travailleur, nié au profit du communiquant.
L’idéologie du désir a chassé de la
représentation du monde la problématique du
travail, comme si on pouvait jouir de choses
qui ne seraient pas produites. En réalité, on
jouit toujours de l’autre à travers son travail, Lacan l’a très
bien dit. Une telle idéologie, destructrice du lien et du sens, a
abouti à la destruction du logos occidental, pour en arriver à
ce monde insensé et devenu incompréhensible à ses propres
clercs.
Il n’est pensable par personne…
Il n’est pas plus pensé que viable. Nous avons perdu le con -
trôle. Les clercs ne produisent plus ni analyse, ni critique.
Prenez un Bernanos. Il était au carrefour de la conscience
douloureuse catholique et bourgeoise : comment être chrétien
et bourgeois ? Le tourment de Mauriac ou de Bernanos
n’a plus aucun sens aujourd’hui pour les jeunes. Ils ne comprennent
pas pourquoi et par quoi ces hommes pouvaient
être tourmentés.
On les prend désormais pour des névropathes. L’éthique
est réduite à une question clinique…
N’avez-vous pas la nostalgie de l’éthique puritaine du
travail chère à Max Weber ?
Je ne suis pas protestant. Je n’éprouve pas de nostalgie pour
ce monde. Je pense simplement que le monde actuel est bien
plus déchu encore, ce qui ne veut pas dire que je veux revenir
à l’ancien. Je ne crois pas au possible retour en arrière.
L’histoire ne s’arrête pas. Pour autant, je pense que progressistes
et réactionnaires ont raison contre les libéraux (à ne
pas confondre avec les progressistes). Je rejoins en cela l’analyse
de Claude Karnoouh. S’il y a bien eu un point commun
entre le monde chrétien d’hier et la tentative
communiste, c’est le refus du libéralisme. L’un
lui est antérieur, l’autre postérieur. Mais il fallait
de part et d’autre échapper à la dictature
de l’argent et de la marchandise. Le monde
communiste reste à mon sens profondément
chrétien. Il essayait d’échapper à la logique
implacable du profit et à cette ignoble théorie
de la main invisible où les égoïsmes individuels
travail lent, soi-disant, à l’intérêt collectif
! La solution à mes yeux consisterait à
réconcilier progressistes et réactionnaires
con tre les libéraux. Ce qui ne semblera étrange
qu’à ceux qui se font de l’Histoire une
représentation binaire.
Peut-on dire du narcissisme qu’il n’est jamais que
l’aboutissement du projet libéral, à savoir cette main
invisible qui guiderait providentiellement les intérêts
tout autant que les ego… L’aboutissement du processus
de démocratisation: tous rois ?
De démocratisation, si on veut, mais pas au sens grec. La dé -
mocratie n’a pas été inventée en 1 789. La démocratie grec -
que – l’éthique par excellence – se situe à des années-lumière
de la démocratie libérale, qui a remplacé Dieu par la ban -
que, pour aboutir à ce narcissisme pulsionnel, névrotique,
pervers, qui menace de s’écrouler sur nous. Le problème, c’est
une fois que ce monde se sera écroulé sous le poids de ses
contradictions, comment ensuite relever l’Homme?
A propos d’écroulement, vous aviez sous-titré votre
Abécédaire de la bêtise ambiante : « Jusqu’où va-t-on
descendre ? » On n’aurait donc pas fini de descendre ?
On arrive quand même assez près du fond! Une crise économique
majeure, des tensions internationales, une dislocation
du lien collectif… Autant de facteurs qui concourent au
chaos. Avec la fin du « nous », c’est le vivre en semble qui est
attaqué de toutes parts : chez les enfants, avec la délinquance
dès l’école. Au niveau de la solidarité collective avec le
triomphe de l’individualisme, au niveau géopolitique avec la
troisième guerre mondiale qui se profile… Sans oublier la
haine entre les sexes et entre les générations, avec le féminisme,
le jeunisme…
Cette société, à laquelle Kant promettait la paix perpétuelle,
va finir en une société de la haine. Relisez Marx, il
disait que le libéralisme amène fatalement à la guerre de tous
contre tous. Le libéralisme parfaitement accompli, c’est la
guerre ci vile généralisée.
Peut-on faire une lecture marxiste du narcissisme ? A
savoir que c’est le produit d’une classe dominante et
qu’en tant que tel, il ne fait que traduire un rapport de
classe ?
Non seulement on peut le faire, mais Clouscard l’a fait, Henri
Lefebvre aussi, Lucien Sève… Le moi-je, l’arrogance du moije,
traduit d’abord, avant de se massifier, une position de classe.
Une arrogance de classe fondée sur le mépris du producteur.
J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire à propos
du libéral-libertaire à la Cohn-Bendit, lequel
n’est rien d’autre qu’un bourgeois méprisant la
morale traditionnelle de sa classe sociale :
plus aucun devoir en termes de production,
mais tous les droits en matière de consommation.
C’est la position objective des libertaires
de 68. Tous enfants de la bourgeoisie, aspirant
à jouir de ce que leurs parents avaient accumulé
dans l’effort de l’après-guerre. Le fils à
papa qui flambe les économies paternelles,
qu’est-ce d’autre qu’un privilège de classe qui
se prend pour de la liberté ?
Ils veulent bien de l’héritage, mais pas du passif ?
C’est l’éternelle dialectique du père et du fils dans la bourgeoi
sie. Le père accumule de la richesse, sans en jouir. Le fils
à papa, qui, lui, veut jouir, s’avère incapable de faire perdurer
l’entreprise et la coule. C’est l’épopée Félix Potin. Telle est la
mo rale immanente de l’histoire de la bourgeoisie : en trois
générations, tout le capital est bouffé. Toute l’histoire du ro -
man bourgeois est là, avec de temps en temps un artiste, à
qui l’on pardonne.
Ainsi de Baudelaire, rentier dépressif qui convertit sa
ren te en génie poétique. Le même, moins le génie poétique,
donne Beigbeder, un parasite. On peut faire une généalogie
de l’écroulement de la figure du cadet de la bourgeoisie. On a
Baudelaire au stade génial, Boris Vian au stade intermédiaire
et Beig beder au stade nul. Même récapitulation avec
Houellebecq, qui est rapidement passé de la critique du libéralisme
à l’apologie du libertaire. De la sorte, il a pu séduire
les lectrices de Elle, vendre des millions d’exemplaires.
Moyennant quoi, il a rétrogradé de la figure de clerc, c’est-àdire
de conscience douloureuse de la bourgeoisie, à celle
d’animateur du process de consommation. Clouscard a théorisé
tout cela dès les années soixante-dix.
Un des malheurs de notre époque, c’est la disparition
des médiations, le père, le parti, la nation…
Il y a dans l’individualisme pulsionnel un déni et une destruction
hystérique de toutes les médiations. La prétention
d’être ex nihilo. Moi-je. Ce qui revient à n’aboyer plus que des
slogans, comme dans la pub, à ne plus recourir au raisonnement.
Littéralement, c’est se couper du sens. Ne pas compren
dre que s’inscrire dans le réel, c’est établir des médiations,
autrement dit : des liens causaux. Avec au-dessus l’idée
hégélienne que le vrai, c’est le tout…
Cela dénote un enfermement autistique…
C’est surtout un monde qui ne peut pas fonctionner longtemps.
Comme un moteur dont on séparerait les pièces, sous
prétexte de ne pas les user ! Dès lors que l’on ne comprend
plus la complémentarité des pièces d’un tout, une société,
com me un moteur, ne peut plus fonctionner. Ainsi de l’individualisme…
et de la logique libérale poussée à bout. Ça
don ne au final un consommateur enfermé dans sa bulle jusqu’à
l’asphyxie, l’éclatement…
Après moi le déluge…
Cela ne fait aucun doute, du moins pour le monde occidental.
Mais n’oublions pas les Chinois ! Ils ne sont pas au stade
narcissique où nous en sommes. Le monde
est en train de basculer géographiquement.
Céline le disait déjà en 1950… Pour la première
fois depuis 2 500 ans, les Occidentaux
ne détiennent plus la clef de l’avenir du
monde. Les contradictions libérales sont
devenues mortifères et nous n’avons plus, ni
la capacité critique et morale, ni l’énergie
pour les surmon ter. Nous sommes en train
de crever de notre faiblesse, com me un fumeur qui accepte
de se laisser mourir du cancer, parce qu’il sait n’avoir plus la
force en lui de lutter contre son addiction. Au mieux, nous
revendiquons l’esthétique de notre déchéance.
Et les femmes, l’une de vos spécialités ?
Vont-elles survivre aux hommes?
Il est évident que les femmes sont au coeur de l’instrumentalisation
libérale. Je le théorise en tant que penseur, mais les
libéraux le constatent en tant que marchands: les femmes
sont le meilleur agent du libéralisme, moins polarisées sur la
solidarité de classe, plus psychologisantes… Elles se sentent
plus à l’aise dans ce monde de la marchandise intégrale, du
désir, des pulsions… Le système l’a très bien compris, qui
leur a octroyé la parité… Vers la féminisation est l’une des
clefs de compréhension de notre monde. Le monde libéral se
survit, malgré ses contradictions suicidaires, en liquidant
l’hom me au sens classique et grec du terme, l’homme con s -
cient, en s’appuyant sur l’adolescent, la jeune fille, qui est
sans doute la figure la plus aboutie de la décrépitude libérale.
C’est le règne de la jeune fille bourgeoise de gauche qui
trô ne aujourd’hui à tous les postes dans les médias, de la
man nequin à l’intervieweuse politique. Quelle ironie ! C’est à
elle, qui, par tout son être, est la plus inapte à comprendre le
monde, qu’on confie le soin de l’analyse et du commentaire
journalistique ! Ce calcul pervers, fomenté par des hommes,
est aussi ce sommet de la misogynie sur lequel toutes les fé -
ministes se pâment !
Il faudrait peut-être ajouter un chapitre de plus à votre
livre, que vous pourriez appeler Vers l’infantilisation ?
Oui mais le bébé n’est qu’un consommateur. Et il lui faut,
pour consommer, l’incitation d’un animateur. Animateur qui
doit maîtriser les rudiments de la séduction. Notre monde
serait plutôt celui du maternage. Celui d’une jeune maman
séduisante qui s’adresserait à des bébés. Avec au-dessus,
caché, le père… Le mâle dominant de l’Oligarchie. Ces vieux
hommes riches, durs et stratèges, constituant la surclasse
dont parle Attali, et qui s’incarne totalement dans le sionisme
actuel. Un petit groupe s’estimant au-dessus des autres et
qui revendique, pour lui-même, tout ce qu’il interdit aux au -
tres : la virilité, la violence, la domination, au nom de la pureté
raciale !
Au fond, si l’on devait incarner le libéral libertaire, ce
serait une sorte d’union entre Cohn-Bendit et Attali…
Celui qui psalmodie le catéchisme pour bercer les gentils, et
ce lui qui pond le discours de contrôle et de domination. Car
l’idéologie nomade n’échappe pas non plus à sa
lecture de clas ses. Pour les classes dominées, la
sous-classe, le nomadisme consiste à être à la
totale disposition du Capital, dans le temps et
dans l’espace (le travailleur d’hier n’était corvéable
que dans le temps). Pour la classe dominante,
l’hyper-classe, c’est la liberté du détenteur
du Capital financier mondialisé d’être chez
lui partout et d’ordonner à tous, puisqu’il a les
moyens de tout acheter. Le nomade du haut, c’est BHL, le rentier
parasite qui a des pied-à-terre partout : à Paris, à New
York, à Marrakech, à Tel-Aviv… Le nomade du bas, c’est le
CDD, noir ou blanc, à qui Attali explique qu’il a désormais le
choix entre la délocalisation de son entreprise et le chômage,
ou d’aller travailler en Roumanie aux conditions salariales
d’un Roumain, le tout bien sûr dans le seul but de préserver
le niveau de rente de BHL…
Comment coexistent selon vous ces deux tendances, en
apparence contradictoires, du monde contemporain : le
communautarisme et le narcissisme ?
Elles ne sont pas contradictoires. Le « nous » communautaire
n’étant plus l’acceptation de l’autre propre au « nous » universaliste,
mais l’addition fermée de « je » identiques : un
narcissisme collectif. Dès lors que le narcissisme est le mo -
teur social, le collectif ne peut être qu’un « je » étendu, c’està-
dire des communautés narcissiques, fermées et rivales de
Juifs, de musulmans, de gays… etc ! Ce narcissisme collectif
emprunte beaucoup au mécanisme d’a bêtissement de la mo -
de, où chacun s’habille comme l’autre, et comme l’exige de lui
le Marché, pour affirmer sa différence ! Et j’ajouterai en con -
clusion que ce n’est pas un hasard si la bêtise de la mode
séduit en premier lieu les femmes et les jeunes ! ■
mardi 7 juillet 2009
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